Les onzes représentations des symboles évangélistes ou tétramorphes

Introduction

L’homme de Saint Matthieu, le lion de Saint Marc, l’aigle de Saint Jean et le Taureau de Saint Luc sont gravés en haut relief, aux piliers Sud Ouest Nord Ouest Nord Est et Sud Est sur l’écoinçon à l’extrados des arcades des 2 allées qui se rejoignent sur le pilier, dans l’espace entre le tailloir du chapiteau  et la frise.

Lorsque les chanoines, maîtres d’œuvre du cloître, en  débutèrent la construction en commençant par l’aile Ouest, il est obvie de lire dans les pierres  qu’ils avaient pour les piliers du cloître un programme religieux identique à celui de leurs prédécesseurs lorsqu’ils  avaient placé aux 4 trompes de la coupole de la nef romane les 4 Vivants d’un tétramorphe documenté par les inscriptions du poète spirituel latin Sedulius ( ref. 3).

En effet, les 4 ailes du cloître symbolisent pour les chrétiens du Moyen Âge : la Terre, la Chrétienté, le monde. Les symboles des 4 Evangélistes ailés, figures cosmiques  placées entre ciel et terre, se rapportent au Christ, roi de l’Univers qui, vrai Dieu et vrai Homme, a seul le pouvoir d’assumer en sa personne le lien entre la Terre et  l’Univers, le Cosmos et le Ciel.

Les 4 vents de la Rose des vents qui  balaient la colonnade du cloître délimitée par ses 4 piliers symbolisent également l’Esprit de Dieu qui souffle là où il veut.

 

Ce programme religieux initial s’est élargi en prenant en compte des éléments imités de l’antique et des thèmes populaires ou des ornementations originales. Il s’est  développé dans les ailes Ouest et Nord du cloître et jusque dans les chapiteaux des 4 premières arcades  et la statue colonne de l’aile Est côté Nord.

L’Aigle et le Saint Pierre du pilier Nord Est sont les derniers témoins de ce programme religieux. La fin de la construction du cloître ne comporte plus de référence religieuse sauf  la réminiscence que constitue dans sa réalisation laborieuse le Taureau de Saint Luc.

 

 

Les onze representations des symboles des Évangélistes ou tetramorphes

 

Constellations divines situées au quatre coins cardinaux  de la cosmologie babylonienne :

Lion au Sud, Taureau à l’Est, Aigle à l’Ouest, Homme au Nord

ces figures deviennent par un processus continu d’inculturation, des créatures de Yawhé dans l’Ancien Testament, les Vivants de l’Apocalypse dans le Nouveau Testament et les quatre Symboles des Evangélistes ou Tétramorphe dans les écrits de Saint Irénée, père de l’Eglise du 2nd siècle.

Ces thèmes iconographiques de l’Art Sacré dès le début de l’ère chrétienne sont représentés onze fois dans la cathédrale sur des sculptures de pierre ou de bois, peintures et vitraux et sur une pièce d’orfèvrerie.

    texte      Jean Paul Roullier     références des photos données dans les articles        mise à jour 18/11/2011.

Ces représentations sont décrites dans les études suivantes :publiées sur le site

1 Coupole nef romane 12ième siècle
2 Chapiteau – aile Ouest cloître –  près pilier SO 12-13ième siècle
3 Chapiteau – aile Ouest cloître – près pilier NO 12ième siècle
4 Piliers d’angle du cloître 12-13ième siècle
5 Niche Sud Ouest du Baptistère 14ième siècle
6 Clef de voûte chœur  nef gothique 14ième siècle
7 Portes sculptées portail nef gothique 15ième siècle
8 Vitrail  Triomphe de la Foi nef gothique 19ième siècle
9 Vitrail Anges et Saints de Provence 19ième siècle
10 Chaire à prêcher nef gothique 19ième siècle
11 Thabor du Trésor 19ième siècle

De la Génèse jusqu’au prophète Ézéchiel  et  a  la tradition apocalyptique   

Figures du panthéon assyro-babylonien, plusieurs millénaires avant Jésus Christ, des êtres mystérieux, les kéroubs, génies ou demi-dieux, sont les gardiens et les protecteurs des villes, des temples et des palais.

Ils sont munis de nombreuses ailes car leur vocation est spatiale et cosmique.

Leurs constellations sont situées au quatre coins cardinaux  de la cosmologie babylonienne :                         Lion au Sud, Taureau à l’Est, Aigle à l’Ouest, Homme au Nord.

Par un processus classique d’inculturation, ils apparaissent dans les premiers livres de la Bible : Les livres du Pentateuque.

Dans la Genèse (Gen 3 23) , sous le nom de chérubins, ils sont devenus des créatures mystérieuses au service de Yahvé qui les constituent  gardiens du Jardin d’Eden après la chute. Dans le livre de l’Exode, environ 1300 avant JC, les chérubins deviennent les  gardiens de l’Arche d’Alliance et de la Tente de  la Rencontre où Dieu parle à Moïse.

Environ 1 000 ans avant Jésus Christ, David qui a reçu les promesses messianiques les associe à son action de grâce dans les psaumes ( en particulier 80 & 89), car leur fonction cosmique et spirituelle exalte la grandeur de Yahvé.

Le premier Isaïe  évoque également (Is 6) d’autres créatures célestes, les séraphins munis de plusieurs ailes constellées d’yeux.  Les quatre Vivants de l’Apocalypse leur emprunteront cette morphologie cosmique et astrale.

Environ 700 ans avant JC,  le prophète Ezéchiel est envoyé par Yahvé aux exilés de Babylone.

La gloire  de Yahvé   ( Ez 1) lui apparaît portée par un char qui est poussé là où l’Esprit de Yahvé les conduit par quatre Vivants ayant forme d’homme mais chacun à la fois une face d’homme,  de lion, de taureau, et d’aigle ainsi que quatre ailes. Plus loin (Ez 1, 10), le prophète parle d’eux comme de chérubins.

Les Vivants comme les roues du char avancent simultanément dans les quatre directions, formulation mystérieuse qui exprime la totalité de l’Univers et l’ubiquité de la présence de Dieu.

 

 

Les quatre Vivants de l’Apocalypse

Dans la vision de St Jean, les quatre Vivants sont les acteurs essentiels d’une liturgie céleste qui comporte deux phases.  Au chapitre 4, la toute puissance de Dieu assis sur son Trône se manifeste dans un grondement d’éclairs et de tonnerre comme lors de la théophanie du Sinaï. Les quatre Vivants deviennent les serviteurs d’une liturgie cosmique qui n’aura plus de fin. Le triomphe commun de celui qui siège sur le Trône et de l’Agneau immolé représente au chapitre 5 la seconde phase de cette liturgie qui leur rend louange, honneur, gloire et puissance dans les siècles des siècles.

La morphologie des quatre Vivants de l’Apocalypse est plus simple que celle des Vivants d’Ezechiel : Le premier est comme un lion, le deuxième comme un jeune taureau, le troisième a comme un visage d’homme, le quatrième est comme un aigle en plein vol.  Leurs six ailes constellées d’yeux  sont des réminiscences à la fois d’Ezéchiel et d’Isaïe.

Les quatre Vivants de Saint IrÉnÉe  (120-202) :  le TÉtramorphe

La liturgie que dirige les quatre Vivants de l’Apocalypse nous fait passer d’un Testament à l’autre. Un siècle après l’Apocalypse, L’herméneutique de St Irénée nous conduit à reconnaître la figure symbolique des quatre évangélistes dans les quatre Vivants, messagers envoyés par Dieu aux hommes et initiateurs de la louange des hommes vers l’Agneau immolé.

Son apologie retient différents aspects du Mystère du Fils de Dieu symbolisés par le chiffre 4.   dans son ouvrage essentiel Adversus Haereses :

« Le chiffre 4 est le nombre des Evangiles, celui des 4 régions du monde matérialisées par les 4 points cardinaux,  celui des 4 vents principaux de la Rose des vents. Il est naturel que l’Eglise qui est répandue sur toute la terre ait pour colonne et pour soutien 4 colonnes qui soufflent de toutes parts l’incorruptibilité et rendent la vie aux hommes. Le Verbe, artisan de l’univers, qui siège sur les Chérubins (les Vivants) …. nous a donné un Evangile à quadruple forme, encore que  maintenu par un unique Esprit ».

Le Verbe de Dieu fait homme « a envoyé le don de l’Esprit sur toute la terre, nous abritant  sous ses propres ailes » et ce don correspond à la quatrième Alliance conclue avec l’Humanité après celles de Noé, d’Abraham et de Moïse.

C’est ainsi qu’Irénée attribue aux quatre Evangélistes les symboles  des quatre Vivants auxquels il donne lorsqu’ils sont pris dans leur ensemble le nom grec de Tétramorphe. Son génie religieux et son intuition onirique le conduisent à synthétiser toute la tradition millénaire de ce symbole pour combattre  la gnose dont les différents courants ne  reconnaissent qu’un seul des quatre évangiles et l’opposent aux trois autres, défigurant ainsi le visage de Jésus-Christ et mettant en réel danger l’unité de son Eglise naissante.

A l’exemple des Pères de la période apostolique, le style du livre d’Irénée est allégorique :

Le lion caractérise « la puissance, la prééminence et la royauté du Fils de Dieu qui parlait aux Patriarches selon sa divinité et sa gloire ».  Il représente l’évangile de St Jean. Le taureau qui  évoque la fonction de sacrificateur et de prêtre assumée par le Fils de Dieu est attribué à St Luc.  L’Homme, signe de l’Incarnation du Christ est rapporté à St Matthieu qui  présente les racines humaines du Christ « fils de David et d’Abraham ».  Enfin l’Aigle est le symbole de  l’Esprit volant sur l’Eglise qui donne à l’évangile de St  Marc son style prophétique.

Le  thème des quatre Vivants d’Ezéchiel lui même inspiré par un modèle païen et   magnifié dans l’Apocalypse est complètement christianisé. Celui qui siège au dessus des Chérubins est le Verbe de Dieu, artisan de la cohésion de l’Univers, de ses quatre horizons et de ses quatre vents. Il garantit la solidité de l’Eglise en la fondant sur le socle de l’Evangile et sur celui de l’Esprit de Vie, on a pu parler de « Christologie pneumatique ».  Cette assise de la Parole et de l’Esprit prend la forme des quatre Colonnes spirituelles qui « soufflent » la Vie dans une unité et une complémentarité indissociables.

Dans les siècles suivants,  trois Pères éminents de l’Eglise latine : Saint Ambroise (340-397) puis Saint Augustin  (354-430) et Saint Jérôme (331-420)  se font les propagateurs du thème du Tétramorphe.  Ils confirment  les intuitions géniales de Saint Irénée et sont  les inspirateurs de la définition faite par le concile d’Ephèse (431 ) du dogme des deux  natures du Christ : vrai Dieu et vrai Homme. Saint Jérôme estime alors plus conforme à la lettre d’attribuer l’aigle à Saint Jean et le lion à Saint Marc.

Ainsi que l’explicitent les inscriptions de la coupole de la nef romane de la cathédrale, ces figures venues du fond des âges transcendent en symboles bibliques le cœur de notre foi en Jésus Christ : Fils de Dieu fait homme (l’Homme), Verbe venu proclamer la Parole ( le Lion), Prêtre et victime du Sacrifice offert pour nous ( le Taureau juvénile) que Dieu a exalté dans sa gloire (l’Aigle) .

l’iconographie du TÉtramorphe dans l’Art ChrÉtien   

Dans la seconde moitié du premier  millénaire, les plus anciennes représentations connues sont  le Diptyque d’ivoire de l’évangéliaire de la cathédrale de Milan du Vième siècle et le pupitre en bois ayant appartenu à Sainte Radegonde conservé à Poitiers qui est daté du VI ième  siècle.

Aux deux siècles suivants, les mosaïques seront le vecteur principal de diffusion de ces figures en Italie. Citons les plus anciennes  qui figurent dans les voûtes étoilées  du mausolée de Galla Placidia à Ravenne, de la basilique Sainte Sabine à Rome, de la chapelle Saint Satyre à Milan et du baptistère Saint Soter à Naples.

Saint Vital, à Ravenne, offre une des premières représentations des évangélistes assis à leur écritoire accompagnés de leur symbole.

Plus tard les évangéliaires décorés d’enluminures offriront une grande variété de représentations stylisées du Tétramorphe, citons entre autres  le chef d’œuvre de l’enluminure irlandaise : le livre de Kells (~800) et parmi beaucoup d’autres l’Evangéliaire de Lothaire conservé à la BNF (~ 850).

Par les chefs d’œuvre d’orfèvrerie, les peintures et les fresques, les sculptures de bois et de pierre, après son apogée pendant l’âge roman, le Tétramorphe continue à être de nos jours un thème majeur de l’Art chrétien.

Parmi les dernières réalisations du second millénaire  citons le tout récent mobilier de la cathédrale de Chartres réalisé par Goudji. Un millénaire y sépare le Christ entouré des quatre vivants qui accueille les pélerins au portail Royal de l’ambon en orfèvrerie décorée du Tétramorphe d’où l’on proclame la parole de Dieu.

Jean Paul Roullier   14 mars 2007      corr.  12 novembre 2009

Les symboles des quatre Évangélistes sont un thème d’inspiration privilégié de l’iconographie romane. C’est ainsi qu’en Provence, ils ornent la coupole de la cathédrale d’Aix, mais aussi  les coupoles des cathédrales d’Avignon, de Cavaillon, de l’ancienne Major de Marseille, de Vaison et d’Apt (nef latérale) ainsi que  des églises de Valréas, du Thor et de Malaucène.  Ils figurent également trois fois dans le cloître roman de St Sauveur d’abord aux coins du cloître puis sur deux de ses chapiteaux et par centaines dans la statuaire des monuments romans de France et de toute la Chrétienté.

Enfin, le Christ royal entouré des 4 Vivants décore le fronton des grandes cathédrales romanes, en particulier Arles,  Chartres au portail Ouest,  Poitiers et Angoulême, et de très nombreuses églises romanes dont, celle bien connue en Provence du monastère de Ganagobie.

Aucune de ces représentations des Vivants ne comporte d’inscription.

Les aspects religieux et  théologique de ce thème iconographique ont été développé par les Pères de l’Eglise latine, St Irénée, St Ambroise, St Augustin et St Jérôme du 2ième au  5ième siècle.

Ces derniers, sont restés dans l’esprit de beaucoup de nos contemporains comme les avant-derniers témoins d’une littérature latine postclassique originale qui s’est développée avec les pères de l’Eglise latine au début de l’ère chrétienne et dont le développement a connu une longue éclipse pendant les périodes mérovingienne et carolingienne avant de jeter ses derniers feux à l’avènement de St Bernard et de St Thomas d’Aquin aux 12ième et 13ième siècles.

C’est oublier que le développement culturel de l’Europe occidentale dans la deuxième moitié du premier millénaire, la période  de  gestation de l’art roman,  a été d’une très grande créativité (ref. 6).

Les états de la chrétienté pratiquaient le diglossisme comme c’est encore partiellement le cas dans la  Grèce contemporaine.  S’ils parlaient de nombreuses langues démotiques,  romanes, germaniques ou slaves, ils partageaient une langue savante commune, le latin, parlée et écrite par les hommes d’église, les érudits et les universitaires, les hommes de loi et  les fonctionnaires royaux ou féodaux.

Une littérature d’inspiration religieuse se développe alors dans laquelle l’Histoire est traitée dans un style épique, hagiographique, parfois apocalyptique, qui laisse place à l’imagination et au mystère et  parle au cœur de l’homme du Moyen Age. Citons ici quelques auteurs représentatifs de la période pré-romane : Grégoire de Tours, Venance Fortunat, Isidore et Théodulfe, tous deux Wisigoths d’origine, Alcuin le réformateur carolingien, les deux Sedulius, Odon…

« Commentaire des 8 Symboles des Evangélistes présents dans la Cathédrale d’Aix en Provence», tel était le titre de la conférence du 25 avril 1993 au cours de laquelle le regretté Germain Collinet présentait les connaissances acquises à cette date  de ces représentations dans la  cathédrale.

Depuis lors des restaurations ont concerné la clef de voûte du chœur gothique, le cloître, et  la niche Sud Ouest du Baptistère qui ont apporté des informations nouvelles. Différentes  recherches ont pu aboutir ou sont en cours. Enfin deux nouvelles représentations ont été inventées, portant le total des Symboles répertoriés dans la cathédrale à onze.

Le temps est donc venu d’actualiser nos connaissances.  Ce travail, commencé dans le précédent Bulletin de Cathédrale Vivante avec l’étude de la Coupole de la nef romane et de ses inscriptions latines va se poursuivre par la présentation dans les prochains Bulletins de monographies consacrées aux dix représentations des Symboles appelés aussi Tétramorphes selon la terminologie de St Irénée.

La  présente étude établit d’abord la liste des  Tétramorphes répertoriés actuellement dans l’ensemble cathédral. Une introduction à  l’Histoire religieuse du concept de Tétramorphe dans l’Ancien et le Nouveau Testaments jusqu’à nos jours permettra de mieux comprendre pourquoi ce Symbole a pris dès avant le Second millénaire une telle importance dans l’ornementation des églises de toute la Chrétienté et de comparer et analyser les modalités de ces réalisations dans la cathédrale.

      Mgr di Falco Léandri, évêque de Gap, diocèse de notre Région apostolique,  a choisi naguère de faire figurer le Tétramorphe dans son blason épiscopal. Il a bien voulu mettre à disposition un texte qui commence en ces termes :
« De tous les symboles chrétiens, la représentation tétramorphe constitue sans doute le plus célèbre exemple du génie du Christianisme pour transmettre le kerygme à travers des formes symboliques simples ».

          Le présent essai de synthèse sera documenté par ce texte et étayé sur une documentation tellement abondante qu’il n’est pas possible d’en citer toutes les sources.

Les onze tétramorphes de la cathédrale d’Aix-en-Provence et leur emplacement

 

Pour être exhaustif, il y a lieu d’y ajouter à la liste une statue de Saint Jean l’Evangéliste accompagné d’un aigle qui orne le portique monumental corinthien de la nef baroque à l’entrée de la chapelle Notre Dame d’Espérance. Cette  statue,  sans être un des quatre éléments d’un Tétramorphe,  se réfère à la même symbolique.

Le critère de classement choisi est la date de réalisation. Elle est justifiée dans les monographies à venir. La datation du tétramorphe de la clef de voûte du  Chœur de la nef gothique pose un problème particulier car les éléments de la clef de voûte gothique originale en pierre ont été recouverts au cours des âges de  gypseries  plusieurs fois remaniées ou restaurées jusqu’à nos jours.